Interview trouvée sur le site de France 2.
Comment incarner un personnage comme Louis XIV ?
Quand j'ai su que j'étais retenu pour le rôle, j'oscillais entre enthousiasme et angoisse. Ce film, ce rôle, représentent un vrai défi et une grande chance pour moi. Dès le départ, j'ai voulu l'aborder de manière sensible et humaine. A quoi bon en faire un tyran froid, autoritaire, implacable et sans faille ? Le scénario évite de le montrer tout le temps dans l'exercice du pouvoir et dans la représentation pure. Il révèle son intimité, qui n'en était d'ailleurs pas tout à fait une, du moins pas au sens où on l'entend aujourd'hui. Il me paraît important de considérer Louis XIV comme un homme, avec ses doutes et ses souffrances. On peut très bien imaginer que toutes ces maladies qui l'ont rongé, tous ces cauchemars qui l'ont hanté, étaient dus aux angoisses de sa position. On ne peut pas être à la tête d'un tel pays, avoir une telle influence sur la marche du monde, lancer de tels chantiers, de telles guerres, sans se poser la moindre question, sans éprouver le moindre doute...
Versailles... suit le Roi-Soleil pendant toute la durée de sa vie. Un challenge supplémentaire en tant que comédien ?
Evidemment. D'autant qu'avec les aléas du tournage je “prenais” parfois quarante ans d'une scène à l'autre. J'ai essayé de rester sobre dans mon jeu, de ne pas me lancer dans une composition tape-à-l'oeil “à l'américaine”.
Pour vieillir Louis XIV, Thierry Binisti a privilégié les lumières et le maquillage plutôt que les prothèses et les effets spéciaux voyants. A moi ensuite de jouer sur les regards et l'attitude pour suggérer, indiquer l'âge du roi.
Où avez-vous puisé votre inspiration ?
J'ai regardé d'autres films en lien avec le XVIIe siècle, notamment le Molière d'Ariane Mnouchkine – un chef-d'oeuvre ! –, La Prise de pouvoir par Louis XIV de Rossellini et, bien évidemment, Le Roi danse (de Gérard Corbiau, ndlr), centré sur les arts et le Roi-Soleil.Le passionnant recueil que Voltaire a écrit en 1751, Le Siècle de Louis XIV, a également été une grande source d'inspiration pour comprendre l'esprit de l'époque, m'imprégner de la philosophie et des grandes lignes dessinées par ce règne hors du commun. Au fond, le château de Versailles nous révèle aujourd'hui une question essentielle, celle à laquelle Louis XIV a consacré sa vie : la question de l'éternité.
Comment marquer à jamais l'Histoire de son passage ? Tout, dans son projet politique et artistique, témoigne de cette ambition.
On sent dans ce film une attention à la langue...
Les dialogues sont très écrits, très littéraires, en accord avec la langue de l'époque, une langue qui n'est jamais banale, jamais quotidienne. D'où l'intérêt, j'imagine, d'avoir fait appel à des comédiens de théâtre, habitués à ce type de phrasé. D'ailleurs, le règne de Louis XIV était entièrement théâtral.
Le roi, en perruque, paradant dans la galerie des Glaces, joue un rôle, celui de la représentation du pouvoir incarné. Pour un comédien, ce jeu de miroirs est très excitant, très enrichissant.
De même, tourner à Versailles a dû être une expérience particulièrement riche...
L'avantage du docu-fiction est d'investir les lieux mêmes de l'action. On n'est ni dans la reconstitution, ni dans la scénographie. On plonge directement au coeur de tous ces décors chargés d'Histoire. On quitte la fiction pour rejoindre la réalité. Forcément, avec le scénario qui me trottait dans la tête et le rôle qui me travaillait, je me sentais particulièrement sensible à l'âme de Versailles. Il y a eu des moments forts, magiques, pendant ce tournage. Lors de la scène des adieux de Le Nôtre, par exemple, nous avions remis en marche une horloge d'époque. La mécanique intacte, la sonnerie..., j'étais bouleversé, tout à coup, par cet objet. Je fixais les aiguilles en silence, en me disant que certainement il avait dû, lui aussi, se tenir là, à l'aube de sa vie, pensant à la mort toute proche, à ses amis qui le quittaient un à un... Un gouffre s'ouvrait sous moi...